Dana-Fiona Armour

Dana-Fiona Armour : art biotech, IA et symbiogenèse

Dana-Fiona Armour est une artiste-chercheuse germano-écossaise basée à Paris, dont la pratique novatrice mêle biotechnologie, intelligence artificielle et médias traditionnels afin d’explorer les relations inter-espèces et la fluidité de la matière. Se définissant comme une « interprète entre l’humanité et les autres êtres vivants », Armour conçoit des installations immersives, des sculptures et des expériences multimédias qui invitent le public à remettre en question l’exceptionnalisme humain et à imaginer des écologies où la coopération supplante la compétition. Son travail se situe au carrefour : des installations d’art biotech à la symbiose IA-art, des sculptures en verre évoquant la symbiogenèse aux organismes générés par IA interrogeant les récits évolutifs.

Son approche se fonde sur le concept de symbiogenèse, emprunté à la biologie, selon lequel de nouvelles formes de vie émergent du mariage permanent de deux organismes. En combinant spécimens vivants, processus algorithmiques et matériaux industriels, elle construit des environnements hybrides à la fois fascinants et déstabilisants, encourageant une réflexion sur notre place dans un vaste « communauté de vies ». De l’installation Alvinella Ophis—créature IA serpent-ver réagissant à la présence humaine—jusqu’à ses sculptures de plantes génétiquement modifiées, son travail élargit le vocabulaire de l’art du dialogue inter-espèces et fait de l’art un catalyseur pour l’empathie écologique.

Jeunesse et formation

Née en 1988 à Willich, en Allemagne, d’une mère allemande et d’un père écossais, Dana-Fiona Armour cultive dès l’enfance une fascination pour l’histoire naturelle et les microcosmes invisibles de la vie. Ses visites dans les aquariums et muséums d’histoire naturelle alimentent sa curiosité pour les organismes peu rencontrés : vers des grandes profondeurs, champignons microscopiques, créatures bioluminescentes. Ces expériences forment la matrice de son futur travail à l’intersection de l’art et de la science.

Après son baccalauréat, elle s’installe à Paris pour s’immerger dans l’une des scènes artistiques les plus dynamiques d’Europe. En 2019, elle obtient un master à l’École Nationale Supérieure des Beaux-Arts (ENSBA), où elle étudie auprès d’artistes et de théoriciens spécialisés en nouveaux médias et bio-art. À l’ENSBA, elle forge son identité d’artiste-chercheuse, mêlant techniques de sculpture et protocoles de laboratoire, et initiant ses premières collaborations avec microbiologistes et programmeurs. Cette approche hybride devient le socle de sa carrière, la reliant à la lignée des pionniers du bio-art qui considèrent la science comme un outil créatif.

Philosophie artistique et axes de recherche

Le travail d’Armour repose sur la conviction que la société contemporaine est profondément déconnectée du monde vivant. Selon elle, l’anthropocentrisme—la croyance en l’exception humaine—est au cœur de la crise écologique, et l’art peut rétablir l’empathie en créant des formes de communion avec les non-humains. Son concept de symbiogenèse s’inspire de la théorie de l’endosymbiose, qui postule que des avancées évolutives majeures résultent de la fusion permanente d’organismes distincts (comme les mitochondries, autrefois bactéries libres, devenues partie intégrante des cellules eucaryotes).

Loin de représenter la compétition ou la « survie du plus apte », ses installations modélisent des relations de coopération et de dépendance mutuelle. Les spectateurs sont non seulement observateurs, mais aussi acteurs : soit en tant que sources de données pour des organismes IA, soit comme co-habitants d’écosystèmes hybrides. Cette position instable vise à déconstruire les hiérarchies établies et à inviter chacun à envisager des relations réciproques : et si notre bien-être émotionnel ou perceptif dépendait d’autres espèces ?

Au cœur de sa démarche, l’idée que la technologie, souvent vue comme facteur d’aliénation, peut également servir de médiateur pour la reconnexion. En intégrant l’IA dans l’art, elle n’utilise pas le machine learning pour simuler la cognition humaine, mais pour traduire les processus non-humains en formes perceptibles par l’homme, donnant ainsi « voix » à des espèces silencieuses.

Approches techniques et méthodologies

La pratique d’Armour se déploie selon deux axes complémentaires : expérimentation biotech et fabrication numérique/physique. Dans son « studio-laboratoire », elle cultive des cultures microbiennes, manipule des constructions génétiques et crée des matrices organiques. Travaillant notamment avec le tabac Nicotiana benthamiana, elle conçoit des œuvres vivantes qui évoluent dans le temps, leurs motifs de croissance et leurs colorations générant des textures imprévisibles.

Parallèlement, elle recourt à la fabrication numérique : impression 3D de résines biocompatibles, soufflage et gravure laser sur verre, structures métalliques usinées. Ces éléments constituent à la fois des contenants pour les organismes vivants et des armatures sculpturales soulignant la forme et le processus. Armour équipe ses dispositifs de réseaux de capteurs — caméras thermiques, détecteurs de proximité, capteurs d’humidité et de pH — pour collecter données environnementales et interactions du public.

Côté computationnel, elle conçoit des pipelines de machine learning personnalisés : des modèles de vision par ordinateur traquent les mouvements et signaux biométriques, tandis que des réseaux neuronaux transforment ces lectures en sorties audiovisuelles. Par exemple, dans certaines installations, elle programme des réseaux antagonistes génératifs (GAN) pour faire évoluer des projections visuelles en fonction de données microbiennes en temps réel, mappant la fluorescence bactérienne sur des motifs visuels en constante mutation.

En conjuguant méthodes de laboratoire humide et protocoles numériques, Armour crée des environnements multisensoriels à la croisée du biologique et de l’algorithmique, invitant à repenser la frontière entre le vivant et l’artificiel.

Œuvres majeures et études de cas

Alvinella Ophis (2024)

Alvinella Ophis constitue un point d’ancrage dans la trajectoire d’Armour. Installée dans une salle plongée dans l’obscurité, l’œuvre propose un espace désertique projeté en 3D sur des écrans courbes. La créature centrale, serpentiforme et cuirassée, est animée par des données thermiques captées en direct depuis le public. Des caméras infrarouges transmettent les signatures de chaleur corporelle à un réseau neuronal entraîné sur des mouvements de reptiles et d’annélides ; le modèle génère ensuite des animations fluides, modulées en temps réel selon les déplacements des spectateurs.

Un paysage sonore quadraphonique, composé d’enregistrements de vents désertiques et de pulsations microbiennes synthétisées, enveloppe l’espace. L’installation brouille les repères : la créature est-elle un prédateur traquant ses proies ou un symbiote attiré par la présence humaine ? En faisant du visiteur à la fois l’observateur et le vecteur de l’évolution, Armour questionne notre rôle en tant qu’agent environnemental, dérangeant ainsi nos habitudes de contrôle et d’exploitation.

Série Symbiogenèse : sculptures Pneumatophore (2023)

Lors de son exposition solo A Tale of Symbiogenesis à Andréhn-Schiptjenko (Stockholm), Armour dévoile une série de sculptures en verre baptisées Pneumatophore. S’inspirant des racines aériennes des mangroves, chaque pièce est soufflée artisanalement avec un verre enrichi en mélanine, sels métalliques et oxydes. Les formes évoquent à la fois des bulbes racinaires et des appendices pulmonaires, symboles de médiation des échanges gazeux et de coopération métabolique.

Des boucles vidéo montrent en accéléré des interactions symbiotiques entre algues et réseaux fongiques, projetées sur les murs de la galerie. Un bourdonnement discret, produit par la modulation des niveaux d’oxygène et de dioxyde de carbone dans des bio-chambres hermétiques, complète l’installation. Le spectateur est invité à méditer sur les processus temporels profonds : la symbiogenèse comme stratégie collective de survie plutôt que la compétition individuelle.

Projet MC1R (2022)

Le MC1R Project, présenté à Collection Lambert (Avignon), explore la modification génétique à travers la broderie et des espèces végétales vivantes. Armour collabore avec l’atelier Montex pour traduire des cartes de plasmides en motifs brodés sur soie. Parallèlement, elle cultive des Nicotiana benthamiana génétiquement modifiées pour exprimer des pigments analogues à la mélanine, faisant évoluer la coloration et la texture des feuilles en quelques semaines.

En juxtaposant ces diagrammes moléculaires tactiles—la broderie—et les plantes autonomes en mutation, le projet met en lumière les dimensions éthiques et esthétiques de l’édition génétique. Les visiteurs sont confrontés à des questions cruciales : qui détient le code vivant, et comment les récits de transformation se tissent-ils dans la fibre textile et le tissu végétal ?

Expositions et lieux de présentation

Au cours des cinq dernières années, les œuvres d’Armour ont été exposées dans toute l’Europe et au-delà :

  • Expositions solo

    • A Tale of Symbiogenesis, Andréhn-Schiptjenko, Stockholm (2023)

    • MC1R, Collection Lambert, Avignon (2022)

    • All Too Human, Andréhn-Schiptjenko, Paris (2021)

  • Expositions collectives

    • NOOR Festival, Riyad, Arabie saoudite (2023)

    • Palais Bolani, Biennale de Venise (collatérale, 2022)

    • 19M, Paris (2022)

    • Maison Guerlain, Paris (2021)

Ses installations ont également investi Setareh Gallery (Düsseldorf), Atelier Gélatine (Vienne) et les programmes publics de Parsons Paris, attestant de sa portée internationale dans les circuits du bio-art et des nouveaux médias.

Prix et distinctions

La pratique innovante d’Armour a été largement récompensée :

  • Sigg Art Prize (2024) — Lauréate du thème « Future Desert »

  • Prix SISLEY — Finaliste (2020, 2021)

  • Prix L’Officiel Galeries & Musées, L’Officiel Art (2019)

  • Prix Joseph Ebstein de Sculpture (2018)

Ces distinctions confirment son rôle de figure de proue dans les explorations art-science.

Résidences et collaborations

Les résidences ont été déterminantes pour élargir le spectre technique d’Armour :

  • Muséum national d’Histoire naturelle, Paris (2025) — accès aux collections scientifiques

  • Villa Médicis, Rome (2023) — échanges de studio et présentations publiques

  • Maison Artagon, Loiret (2022) — recherche en matériaux verriers et céramiques

  • Cellectis, Paris (2021–2022) — résidence en laboratoire biotech

  • Poush Manifesto, Aubervilliers (2020–présent) — collectif interdisciplinaire

Ses collaborations avec des généticiens, des data scientists et des verriers lui ont apporté rigueur et finesse matérielle, tout en nourrissant les dialogues entre communautés professionnelles.

Réception critique et publications

Les critiques et universitaires saluent la profondeur conceptuelle et l’impact sensoriel de son œuvre. Observer Arts qualifie Alvinella Ophis de « désert dystopique surréaliste » subvertissant les hiérarchies, tandis que L’Officiel USA loue sa « communication au sein et entre les espèces » via des hybrides synthético-organiques. Des revues académiques telles que Leonardo et Art Machines publient des analyses sur sa méthodologie symbiogenétique et ses architectures à base de capteurs.

Artiste-enseignante à Parsons Paris, elle coanime des séminaires sur les ateliers spatiaux et l’interdisciplinarité. Ses essais explorent l’éthique de l’art vivant et proposent des cadres pour des pratiques « éco-ontologiques » donnant la priorité à la co-floraison.

Impact et perspectives

En alliant sensibilité de multimédia parisien et protocoles de laboratoire, Armour offre un modèle d’art investigateur plutôt qu’illustratif. Son usage de la symbiose IA-art incite technologues et artistes à revisiter la notion d’agence non-humaine, tandis que ses systèmes vivants questionnent les musées sur l’évolution de leurs pratiques de conservation.

Pour l’avenir, elle prépare un projet sur les mutualismes corail-polymère sous stress climatique, intégrant la vision par ordinateur pour surveiller en temps réel les épisodes de blanchiment. Elle rédige également un manifeste intitulé « Poétique des données écologiques », plaidant pour des visualisations narratives de métriques environnementales dépassant les tableaux de bord froids.

Grâce à des résidences et partenariats avec des ONG environnementales, elle ambitionne de déployer des installations mobiles dans des habitats menacés, co-créées avec les communautés locales et doublant d’usage en tant que stations de surveillance écologique. Son objectif : faire des galeries des lieux de soin écologique, estompant la frontière entre œuvre d’art et gardiennage de l’environnement.

Conclusion

Dana-Fiona Armour incarne l’avant-garde d’une pratique artistique qui conçoit l’art comme laboratoire et espace communautaire. En tissant biotechnologie, IA et savoir-faire traditionnel, elle élabore des écosystèmes hybrides qui nous poussent à repenser notre relation au vivant. Des univers désertiques interactifs d’Alvinella Ophis aux récits moléculaires du MC1R Project, ses installations multisensorielles célèbrent la coopération et l’empathie plutôt que l’exploitation.

En approfondissant sa quête symbiogenétique—à travers des résidences en musées d’histoire naturelle, laboratoires biotech et instituts artistiques—Armour propose un modèle d’art écologique, participatif et responsive aux destins entremêlés de toutes les espèces. À l’heure de l’urgence environnementale, son œuvre rappelle que l’art peut devenir une intervention écologique : un lieu où intelligences humaines et non-humaines convergent pour imaginer des futurs plus-que-humains.

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