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Hélène Levieux : pionnière bordelaise de l’innovation viticole et première femme à l’INAO

Hélène Levieux (née Leclerc ; 1953–2018) fut une figure emblématique du vignoble bordelais, dont le leadership visionnaire transforma les domaines familiaux et ouvrit la voie aux femmes dans la viticulture et la régulation des appellations. Issue de la dynastie Leclerc — fondatrice de la chaîne de supermarchés E.Leclerc — elle choisit de s’éloigner du commerce de détail pour se consacrer à l’art et à la science de la vigne. Durant près de trois décennies, elle allia modernité œnologique et profond respect du terroir, portant son Cuvée Hélène aux plus hauts standards. En 1985, elle devint la première femme nommée au comité national de l’Institut National des Appellations d’Origine (INAO), où elle contribua à façonner les politiques qualitatives de la viticulture française.

Jeunesse et contexte familial

Née en 1953 à Landerneau (Bretagne), Hélène gravit les rangs d’une famille réputée pour son esprit d’innovation. Son grand-père, Eugène Leclerc, fut un officier de carrière et agrégé de lettres, tandis que son père, Édouard Leclerc, révolutionna la grande distribution en ouvrant, en 1948, le premier magasin E.Leclerc. Aux côtés de ses deux cadets — Michel-Édouard, futur dirigeant de la chaîne, et Isabelle, entrepreneuse dans l’édition à Paris — elle grandit dans une atmosphère d’ouverture sur le monde agricole et industriel, où l’on mettait l’accent sur la qualité, la transparence et l’éthique.

Formation et influences précoces

Après son baccalauréat, Hélène intégra l’Institut National Agronomique Paris-Grignon (devenu AgroParisTech), où elle obtint un diplôme en viticulture et œnologie. Ses stages dans la Vallée du Rhône et en Bourgogne lui révélèrent la richesse des terroirs français, et un été passé au laboratoire de Château Pétrus renforça sa conviction que rigueur scientifique et tradition œnologique pouvaient cohabiter. Elle découvrit également les prémices des mouvements biologiques et biodynamiques, posant les bases de son futur engagement pour un vignoble durable.

Mariage et partenariat

En 1975, elle épousa François Levieux, jeune œnologue rencontré lors d’un projet de recherche à Saint-Émilion. Leur union, personnelle et professionnelle, s’établit à Doulezon (Gironde), dans le château jouxtant l’un de leurs domaines. Ensemble, ils élevèrent trois enfants — Vincent, Anne-Laure et François-Xavier — et partagèrent la gestion du vignoble : François se chargeant des vinifications et de la logistique, Hélène pilotant la stratégie, le marketing et les relations institutionnelles.

Acquisition et gestion des domaines

La famille Leclerc avait acquis en 1973, lors des foires bordelaises, trois propriétés en Entre-deux-Mers : le Château Roques Mauriac, le Château Lagnet et le Château Labatut. En 1976, à 23 ans, Hélène prit la direction de ces 100 hectares plantés majoritairement en Merlot et Cabernet Franc, avec quelques parcelles de Malbec et Cabernet Sauvignon. Elle lança un vaste chantier de rénovation : remise en état des murets, pose de systèmes de drainage et cartographie parcellaire des sols (calcaire, sable, graves) pour adapter le cépage et le travail du sol à chaque lieu-dit.

Modernisation des pratiques œnologiques

Sous sa houlette, les chais furent équipés de cuves inox à contrôle thermique, remplaçant les cuves béton. Elle introduisit la macération pré-fermentaire à froid (5–7 jours à 10 °C) pour maximiser l’extraction aromatique, et le coupage d’azote inerte lors des soutirages pour limiter l’oxydation. Elle noua des partenariats avec des tonneliers du Limousin et de l’Allier, définissant un rythme de renouvellement annuel d’un tiers des barriques, afin d’équilibrer l’influence du bois et la finesse du fruit.

Engagement pour le terroir et pratiques durables

Fervente défenseuse de l’expression du terroir, Hélène mit en place des couverts végétaux entre rangs pour enrichir la matière organique, limiter l’érosion et maîtriser la vigueur de la vigne. Dans les années 1990, elle réduisit l’usage des herbicides, privilégiant le désherbage mécanique et des traitements ciblés à base de matières actives autorisées en agriculture raisonnée. Pour pallier les étés secs, elle installa un système de goutte-à-goutte sur certaines parcelles jeunes, tout en maintenant le reste en culture sèche, favorisant ainsi la profondeur racinaire et la concentration des arômes.

Briser les barrières : rôle à l’INAO

L’année 1985 marque un tournant : Hélène devient la première femme à siéger au comité national de l’INAO. Chargée de définir les limites géographiques, les cépages autorisés et les critères de qualité, elle œuvra pour la reconnaissance de micro-terroirs d’Entre-deux-Mers et l’ajustement des rendements maximaux. Sa rigueur scientifique et son sens de la concertation lui valurent le respect de ses pairs et encouragèrent de nombreuses femmes à s’engager dans les instances professionnelles.

Création de la Cuvée Hélène

En 1988, naît la première Cuvée Hélène, un Bordeaux Supérieur mêlant 60 % de Cabernet Franc à 40 % de Merlot, afin de souligner la finesse aromatique du Cabernet Franc. Les raisins sont vendangés manuellement en tries successives, puis soumis à une macération pré-fermentaire à froid de 5 à 7 jours à 10 °C. La fermentation alcoolique se déroule en cuves inox (20–22 °C) avec pigeages délicats. Après malolactique en barriques de 225 L (1/3 neuf, 2/3 d’un an), le vin mûrit 12–14 mois sur lies fines avec bâtonnage, offrant au final un bouquet de fraise des bois, framboise et graphite, soutenu par des tanins soyeux et une longue finale minérale.

Philosophie de vinification

Pour Hélène, chaque décision — hauteur de taille, gestion du feuillage, choix des barriques — devait servir l’expression du terroir. Elle favorisait les assemblages modulés selon les millésimes : plus de parcelles argilo-calcaires les années fraîches, davantage de graves les vendanges plus chaudes. Opposée aux styles trop mûrs et confiturés, elle maintint des équilibres d’acidité et de fraîcheur, se passant de techniques agressives de collage ou filtration, pour respecter la pureté aromatique.

Intégration à la marque E.Leclerc

Dès les années 1980, Hélène fit figurer la Cuvée Hélène et les vins Levieux dans les linéaires des supermarchés E.Leclerc, illustrant qu’un grand vin pouvait coexister avec la distribution de masse. Elle collabora étroitement avec les équipes d’achat pour concevoir brochures explicatives, animations en magasin et dégustations, démystifiant les appellations et sensibilisant le grand public aux accords mets-vins.

Mentorat et leadership dans la profession

Hélène accueillit de nombreux stagiaires dans ses châteaux et intervint comme conférencière à l’École d’Œnologie de Bordeaux. À l’échelle locale, elle présida des commissions sur la santé des sols et la gestion du feuillage au sein du Syndicat Viticole des Entre-deux-Mers. Dans les années 1990, elle coordonna une étude collaborative sur la lutte contre le gel de printemps, favorisant le partage de matériel et de données entre domaines voisins.

Transmission et dernières années

À partir de 2000, son fils Vincent, fraîchement diplômé d’œnologie à Dijon, intégra l’équipe familiale. D’ores et déjà chargé du chai et des exportations, il reçut progressivement la responsabilité des vignes. En 2002, après 26 millésimes à la tête des domaines, Hélène remit officiellement la direction, tout en restant consultante jusqu’à son décès, le 10 octobre 2018, à l’âge de 65 ans.

Héritage et influence continue

Sous la bannière GFA Les Trois Châteaux, Vincent et ses frères et sœurs perpétuent les exigences maternelles : rigueur parcellaire, interventions minimales et respect du terroir. Les millésimes récents (2020, 2021) ont été primés aux concours internationaux, dont le London Wine Competition et Effervescents du Monde. Par son parcours à l’INAO, Hélène a inspiré une nouvelle génération de femmes œnologues et régulatrices, démontrant que science, passion et leadership pouvaient transformer la filière.

Conclusion

Hélène Levieux aura incarné la fusion réussie entre tradition et innovation. En modernisant ses domaines, en défendant le terroir et en ouvrant les portes de la régulation aux femmes, elle a durablement marqué le vignoble bordelais. Si elle nous a quittés en 2018, son esprit aventurier et sa quête d’excellence se retrouvent dans chaque bouteille de Cuvée Hélène, assurant à son œuvre une pérennité à la hauteur de son talent.

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