Ouissem Belgacem

Ouissem Belgacem : se mettre à nu pour briser les tabous du football

Ouissem Belgacem est aujourd’hui l’une des voix les plus marquantes à l’intersection du sport et de l’activisme social. Né à Aix-en-Provence le 16 janvier 1988 au sein d’une famille d’immigrés tunisiens, il entame une carrière prometteuse de footballeur avant que le poids de la dissimulation ne l’oblige à quitter le terrain. Désormais auteur à succès, conférencier sollicité, sujet d’une série documentaire et fondateur d’une structure d’accompagnement à la reconversion des sportifs, Belgacem a bousculé les tabous en 2021 avec son premier livre, Adieu ma honte, où il raconte sans fard le fardeau psychologique de cacher son homosexualité dans un univers hyper-masculin. En 2023, il adapte ce récit en documentaire en quatre épisodes pour Canal+ Docs, puis publie en mai 2024 Yamma, hommage lyrique à la perspective maternelle sur son parcours. Aux côtés de son compagnon Clément, Belgacem incarne un couple gay moderne naviguant entre sport, foi, famille et héritage culturel. Par sa vulnérabilité assumée — ce qu’il nomme souvent “se mettre à nu” — il poursuit son combat pour l’inclusion et l’authenticité, inspirant une nouvelle génération à vivre pleinement.

Jeunesse et famille

L’histoire d’Ouissem prend racine dans les quartiers populaires d’Aix-en-Provence, où il grandit cadet d’une fratrie de cinq enfants. Ses parents, arrivés de Tunisie dans les années 1970, lui transmettent une éthique de travail, une dévotion familiale et une fierté culturelle. Dans leur foyer animé par les arômes de cumin et de menthe, ponctué par les rires de ses quatre grandes sœurs, il trouve à la fois chaleur et repères. Mais à huit ans, le décès accidentel de son père laisse un vide immense et confie à sa mère la tâche de veiller seule sur la famille. Ce traumatisme, conjugué aux exigences d’une éducation musulmane stricte, prélude aux tensions à venir lorsqu’Ouissem découvre son attirance pour les hommes. Malgré ce contexte complexe, il excelle tant à l’école que sur les terrains de football, jonglant entre devoirs et parties passionnées sous le soleil provençal. Le soutien indéfectible de sa mère, oscillant entre inquiétude et amour inconditionnel, se révélera plus tard le cœur battant de Yamma, où il laisse sa mère narrer, à sa façon, les espoirs et les angoisses d’un parcours hors norme.

Débuts dans le football et carrière

Dès l’âge de huit ans, le ballon devient le centre de la vie d’Ouissem. Il intègre l’école de foot de l’Aix Université Club avant de rejoindre l’AS Aix-en-Provence à dix ans. Brillant latéral gauche, il est repéré par le centre de formation de Toulouse FC à treize ans et évolue de 2003 à 2006 au sein de l’équipe aspirante de Saint-Simon. Aux côtés de futurs internationaux tels que Moussa Sissoko et Étienne Capoue, il contribue au titre de vice-champion de France des moins de 16 ans. En 2004, sa double nationalité le conduit à jouer pour l’équipe de Tunisie des moins de 17 ans lors des qualifications pour la Coupe du monde U17. Après l’obtention de son diplôme du centre, il part en 2008 pour une expérience aux États-Unis, dans l’équipe U23 des Colorado Rapids. Si ce séjour lui ouvre de nouveaux horizons, il ne lui apporte pas la liberté qu’il espérait : loin de la France, il demeure prisonnier de son “moi” dissimulé. Malgré son sens tactique, sa présence physique et sa rigueur, il ne parviendra jamais à intégrer une équipe première et met un terme à sa carrière professionnelle à dix-neuf ans, épuisé par le poids du secret.

Le fardeau du secret : dissimuler sa sexualité dans le monde du foot

Pour beaucoup de jeunes sportifs, le vestiaire est un refuge ; pour Belgacem, c’était un véritable champ de bataille intérieur. Chaque séance d’entraînement se transformait en un numéro de composition : courir, tacler, passer le ballon tout en réprimant sa vérité intime. En interview, il confie avoir prié des nuits entières — agenouillé sur le carrelage froid des toilettes — pour devenir hétéro afin de poursuivre son rêve sans honte. L’homophobie y était rarement explicite : pas de cris de haine, pas de violence, mais une ambiance faite de plaisanteries blessantes, de silences complices et d’une exigence tacite de masculinité. Cette pression constante a nourri l’angoisse et la dépression, le contraignant à abandonner le football pour préserver sa santé mentale. Ce chapitre douloureux, qu’il nomme “porter le masque hétéro”, constitue le cœur émotionnel de Adieu ma honte, à la fois témoignage intime et réquisitoire contre un milieu qui pousse au reniement de soi.

Briser le silence : coming-out et engagement

Le choix de Belgacem de faire son coming-out en 2021 marque un tournant personnel et collectif. En dévoilant son histoire dans la presse nationale, à la télévision et au micro de podcasts, il abat des murs d’omerta datant de plusieurs décennies. Il évoque sans détours la peur du rejet, le risque d’exclusion, mais aussi l’impact potentiel sur l’image de sa famille en Tunisie. Son message, pourtant, est empreint d’espoir : vivre libre est un acte de révolution intime et sociétale. Rapidement, il est invité à parler lors de séminaires de clubs, d’universités et de conférences internationales. Il collabore avec des ONG, des fédérations et des collectifs de sportifs pour proposer des mesures concrètes : formations anti-homophobie pour entraîneurs, dispositifs de signalement sûrs, campagnes de visibilité avec des joueurs en activité ou retraités. Sa démarche contribue à déplacer le débat : de l’ombre et du silence vers la fierté et la responsabilité collective.

Adieu ma honte : autobiographie et impact

Publié en mai 2021 chez Fayard et co-écrit avec la journaliste Éléonore Gurrey, Adieu ma honte retrace le parcours d’Ouissem : de son enfance aux portes du centre de formation, en passant par le poids de la dissimulation et la renaissance à Londres. Sa franchise — des attaques de panique nocturnes aux souvenirs d’enfance les plus tendres — séduit le grand public et la critique. Le livre figure rapidement parmi les meilleures ventes en France et reçoit le Prix du récit autobiographique au Prix du roman gay. Salué pour sa justesse et l’universalité de ses thèmes — la quête d’appartenance, la peur du rejet, la résilience —, il trouve un écho bien au-delà de la communauté LGBTQ. Des ateliers pédagogiques, des clubs de lecture et des traductions internationales naissent autour de son témoignage, attestant de sa portée universelle.

Du mémoire au documentaire : donner corps à l’histoire

En juin 2023, Belgacem étend la portée de Adieu ma honte en adaptant son livre en une série documentaire de quatre épisodes diffusée sur Canal+ Docs. Réalisée par Renaud Bertrand, la série mêle images d’archives, séquences de vie à Aix-en-Provence et entretiens avec sa mère, ses sœurs et d’anciens encadrants. Le format audiovisuel rend palpables des instants que le texte ne faisait qu’évoquer : les ruelles du marché aixois, l’académie de Toulouse en béton, le silence pesant d’un terrain désert à l’aube. En croisant la vérité filmée et les témoignages, le documentaire illustre la double vie menée hors-caméra et l’impact émotionnel de la dissimulation. Les débats qui suivent sur MyCanal et France Inter confirment son rôle de catalyseur, suscitant une profonde réflexion sur l’homophobie dans le sport.

Yamma : un hommage à la figure maternelle

En mai 2024, Belgacem surprend avec Yamma (terme affectueux arabe pour “maman”), publié chez Flammarion. Cette fois, il passe le relais narratif à sa mère, offrant une vision inédite de son parcours à travers son regard. Les vignettes s’organisent autour des jours de marché : négociations d’olives, rituel du thé à la menthe, bravoure face aux corvées quotidiennes après la disparition de son mari. Là où Adieu ma honte déployait la douleur intime, Yamma célèbre la force et le dévouement maternels. Les critiques soulignent la beauté du style, la profondeur émotionnelle et la manière dont l’ouvrage enrichit et complète le précédent. En donnant la parole à celle qui l’a élevé, Belgacem rappelle que chaque chemin vers l’authenticité s’inscrit dans une histoire familiale et culturelle plus vaste.

OnTrack Sport : accompagner les athlètes au-delà du terrain

De son expérience personnelle est né OnTrack Sport, structure londonienne dédiée à la reconversion des sportifs de haut niveau. À l’aide de bilans de compétences, d’un suivi psychologique, et d’un réseau de partenaires académiques et professionnels, l’équipe — composée de psychologues sportifs, d’anciens athlètes et de conseillers financiers — aide ceux qui quittent la compétition pour embrasser une nouvelle carrière. Olympiens, footballeurs ou basketteurs y trouvent des ressources pour valoriser leurs compétences transférables : leadership, esprit d’équipe, résilience. Par Ateliers, mentorats individuels et contenus en ligne, OnTrack Sport promeut une vision holistique : ne pas renoncer à son identité de sportif, mais la réintégrer dans un projet de vie épanouissant.

Vie personnelle : relation avec Clément

Depuis son coming-out, Belgacem vit ouvertement en couple avec Clément, spécialiste en communication d’entreprise, qu’il a présenté aux médias mi-2021. Leur relation s’est épanouie dans le milieu queer londonien, où ils ont trouvé soutien et entraide. Ensemble, ils partagent leurs engagements : participation aux Pride, interventions communes en université, collectes de fonds pour associations LGBTQ+. Leur spontanéité devant les caméras — sourires, taquineries et regards complices — fait écho au message de sincérité qu’ils portent : l’amour, sous toutes ses formes, mérite d’être vu et célébré.

Le couple sur la scène publique

Ouissem et Clément incarnent un modèle de visibilité dans un monde sportif traditionnellement pudique. Ils ont posé ensemble pour des magazines, alternant tenues de soirée et looks urbains, et pris part à des séances photo soulignant leur complicité : étreintes dans les rues du Marais, échanges de regards tendres sur les gradins, éclats de rire dans un café parisien. Leur présence conjointe dans des conférences, des podcasts et des dîners caritatifs met en lumière la force d’un couple gay engagé et amoureux — un véritable acte politique face aux stéréotypes de masculinité.

Embrasser la vulnérabilité : le pouvoir d’être “nu”

Chez Belgacem, “se mettre à nu” n’est pas une question de nudité physique, mais de sincérité totale. Chacune de ses interventions, chaque page de ses livres et chaque plan de son documentaire sont autant d’actes d’exposition volontaire : dévoiler ses blessures pour créer de l’empathie. Mettre à nu son histoire, c’est offrir aux autres la permission de partager la leur, qu’elle concerne l’identité sexuelle, la santé mentale ou l’origine culturelle. Cette posture éthique transforme la vulnérabilité en force et l’authenticité en moteur de changement.

Famille et héritage culturel : racines tunisiennes et liens élargis

L’engagement de Belgacem reste indissociable de ses origines tunisiennes et de l’amour familial qui l’a porté. Ses sœurs, pharmaciens, ingénieures ou enseignantes, lui ont montré la persévérance ; sa mère, marchande de marché, lui a enseigné la négociation et la dignité du travail. Plutôt que de renier ses racines, il les met en valeur : partage de recettes tunisiennes lors d’événements LGBTQ, ateliers d’initiation à l’arabe, anecdotes familiales en conférence. Dans Yamma, il relate comment sa mère a concilié foi et soutien inconditionnel, démontrant que l’amour familial peut transcender les dogmes.

Héritage et activisme en cours

À 37 ans, Ouissem Belgacem a déjà bâti un héritage riche : livres, documentaire, organisme de reconversion, et innombrables prises de parole. Mais il considère son travail comme un projet permanent : conseiller des fédérations sportives sur l’inclusion, signer des tribunes dans la presse, accompagner de jeunes talents LGBTQ. Sa prochaine série documentaire explorera l’homophobie dans le rugby océanien, tandis qu’une tournée de conférences est prévue sur les campus nord-américains en 2026. OnTrack Sport s’apprête à lancer une plateforme multilingue d’autoformations, pour étendre son impact aux quatre coins du monde.

Projets futurs et aspirations

L’avenir de Belgacem mêle créations culturelles et démarches institutionnelles. Un podcast bilingue sur l’histoire de l’inclusion LGBTQ dans le sport et un roman de fiction post-coloniale figurent au programme, de même qu’une collaboration pour le nouveau cadre d’inclusion de l’UEFA. Avec Clément, ils ambitionnent de fonder une petite maison de production dédiée aux récits queer de la diaspora méditerranéenne. Au-delà de chaque format, leur credo demeure inchangé : l’authenticité, même inconfortable, est le ferment de l’empathie et de la transformation.

Conclusion

Le parcours d’Ouissem Belgacem — des terrains de football d’Aix-en-Provence aux plateaux télé, des rayons de librairie aux conférences universitaires — illustre le pouvoir du récit personnel pour faire bouger les lignes. En osant vivre “nu”, en exposant ses blessures dans Adieu ma honte, en rendant hommage à sa mère dans Yamma et en incarnant publiquement son amour avec Clément, il brise l’omerta qui étouffe trop longtemps les voix LGBTQ dans le sport. Plus qu’un simple témoignage, son héritage se lit dans chacun des athlètes, étudiants ou citoyens qu’il encourage à abandonner la honte pour embrasser leur vérité — et plus largement, dans chaque communauté invitée à redéfinir la force par la vulnérabilité.

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